Thibault Liger-Belair, un vigneron à part

Esthète du pinot noir et virtuose du gamay, Thibault Liger-Belair a un pied en côte de Nuits, l’autre en Beaujolais. Il est l’un de ceux qui savent arrêter le temps, malgré un agenda aux contours ministériels. Par Alicia Dorey


Retrouvez cet article dans En Magnum #39. Vous pouvez l’acheter en kiosque, sur notre site ici, ou sur cafeyn.co.


C’est à quelques minutes de marche de la petite gare ferroviaire de Nuits-Saint-Georges que se dresse l’impressionnante bâtisse du domaine Liger-Belair, à mille lieues des chais traditionnels qui peuplent les vignobles alentours. Un vaisseau dont la modernité pourrait presque inquiéter l’amateur de vieilles pierres, nourri à la géothermie et à l’énergie solaire, intégralement pensé pour laisser l’empreinte la plus discrète qui soit. Dans les étages, des bureaux baignés de lumière, où règne une douce chaleur diffusée par un poêle central, et au bout du couloir, l’esquisse d’un bureau recouvert de piles de papiers derrière lesquelles le maître des lieux nous attend, calme comme un séraphin. De son visage au timbre de sa voix, il se dégage de lui quelque chose d’étonnamment serein, alors même que l’on sent bouillonner en lui une infinité d’interrogations, de nombreux doutes et quelques certitudes. Suite à la reprise en 2001 du domaine familial, dont les origines remontent à la création des établissements C. Marey en 1720, auxquels le comte Louis Liger-Belair s’associera en 1852, Thibault Liger-Belair s’impose rapidement en visionnaire, quittant le charme des anciens bâtiments pour imaginer « un outil plus moderne, nous permettant de travailler plus facilement et de changer notre logiciel dans notre manière de vinifier ». Chez lui, l’usage systématique du « nous » semble exprimer une véritable philosophie, un mélange de prudence, d’humilité et de refus de tirer la couverture à soi. « Il ne faut jamais être seul pour faire du vin. C’est dans la solitude que l’on se trompe, que l’on risque de s’enfermer dans une sorte de vérité », souligne celui chez qui de nombreux apprentis sont venus aiguiser leurs armes. « Et se tromper à plusieurs a quelque chose de très rassurant », poursuit-il dans un sourire.

« La nature a horreur des angles »
Un parti pris sur lequel il est impossible de se méprendre tant il a su montrer par le passé un certain goût du risque, avec la création en 2009 d’un second domaine en terres beaujolaises, du côté de Moulin-à-Vent. « Ayant effectué une partie de mes études dans le Beaujolais, notamment à Belleville, j’ai toujours été très attiré par la beauté de cette région, de ses paysages, mais aussi par la qualité et la diversité de ses sols. Je me suis alors posé la question : pourquoi ne pas créer un modèle bourguignon en isolant chaque terroir à l’intérieur d’une même appellation pour essayer de le comprendre, puis d’en tirer le meilleur ? » Si, à l’époque, on le prend « pour un dingue », il reste frappé par les similitudes entre les deux vignobles, bâtis sur une formidable mosaïque de terroirs, et leurs approches en matière d’élevage et de vinification. « Les vins du Beaujolais sont en quelque sorte de lointains cousins des vins bourguignons. » Un lien de parenté qui lui permet de trouver son compte, entre prestige d’une part, esprit d’entraide de l’autre, qu’il ne manque pas de transformer en jeu de vases communicants au travers de différentes expérimentations, notamment du côté des cuves, intégralement dessinées par ses soins. « Tout ce qui est au domaine, je le conçois et je le fais faire », affirme-t-il d’un air malicieux. « Je ne dis pas que les choses ne sont pas bien ailleurs, simplement que nos besoins sont différents. Donc, partant de ce principe, nous allons essayer de nous adapter, non pas par rapport à ce qu’il y a dans le commerce, mais à ce qui nous correspond. » Afin de ne pas interrompre le flux de la conversation entre baies et jus, il conçoit de véritables mastodontes de 40 hectolitres à fond ovale, galbées comme des madones, dont les proportions s’avèrent comme par miracle correspondre au nombre d’or. « La nature a horreur des angles », remarque-t-il en observateur sensible, reconnaissant avoir toujours été un véritable cancre avant de se passionner pour l’œnologie et d’adopter une vision pour le moins profane de la biodynamie. « Je ne fais pas forcément de la biodynamie en tant que telle, l’idée serait plutôt qu’au lieu d’ouvrir un calendrier lunaire, il suffirait de se référer au calendrier chrétien, qui n’est ni plus ni moins… qu’un calendrier lunaire. » Et que l’on ne se risque pas à lui demander ce que l’on doit attendre de ses vins en jour fleur ou racine. Un art de la provocation et du sur-mesure qu’il cultive aussi en cave, avec des fûts dont les bois sont issus de ses propres forêts, afin de ne pas masquer l’identité des vins par un chêne qu’il adore dans une certaine mesure autant qu’il le déteste dans l’excès. À rebours d’une partie de la Bourgogne se reposant sur ses lauriers et se cachant derrière un certain style, il estime que « l’argent a fait beaucoup de mal à la région, qui est tombée dans une forme d’individualisme que l’on voit s’estomper en temps de crise, mais qui reste toujours présent ». À son échelle, il entend mettre l’aura de son domaine au service d’une cause un peu plus grande que lui lorsque nécessaire, cultivant un sens du partage, sans attendre une quelconque réciprocité. « Ce que je déteste dans ce milieu, c’est lorsque les gens disent : “Je ferme la porte, parce que j’ai un secret” ». Il n’y a pas de secret dans notre métier. Nous sommes tous en train de chercher, d’essayer de comprendre comment les choses fonctionnent.

À rebours d’une partie de la Bourgogne se reposant sur ses lauriers et se cachant derrière un certain style, il estime que « l’argent a fait beaucoup de mal à la région, qui est tombée dans une forme d’individualisme que l’on voit s’estomper en temps de crise, mais qui reste toujours présent »

Des convictions et une vision
En matière d’incarnation, il semble vouloir s’effacer derrière une ambition qui le dépasse, insistant sur le fait de pas vouloir faire en sorte que ses vins lui ressemblent, mais qu’ils soient davantage fidèles à leur lieu d’origine. « J’utilise le pinot noir et le gamay comme un outil d’expression et si l’on me dit que telle ou telle cuvée a un air de nuits-saint-georges, de gevrey ou de vosne-romanée, alors cela signifie que j’ai réussi à toucher une forme de vérité dans l’interprétation d’un terroir. » Un discours maintes fois entendu, mais dont la sincérité s’esquisse au fil de la dégustation, bien au-delà des mots. Pourtant, Thibault Liger-Belair n’est pas la moitié d’un homme d’affaires. Aux près de 130 000 bouteilles produites chaque millésime sur ses deux domaines viennent s’ajouter 80 000 cols issus d’une activité de négoce. Un assemblage de pinot noir et de gamay baptisé Les Deux Terres, présenté comme une façon de jeter un pont entre ses deux vignobles de prédilection et de proposer un vin bien plus abordable aux amateurs moins nantis : « Souvent, j’entends des domaines affirmant qu’il faut rester dans le très haut de gamme. Je pense toutefois que lorsque l’on produit un beau vin d’entrée de gamme, même plus accessible, on reste dans le haut de gamme ». Une ambition on ne peut plus noble, qui s’avère également payante, pour un vigneron qui ne semble pas dupe du pouvoir d’influence que lui confère la popularité des appellations sur lesquelles il officie. Une réalité doublée d’une certaine forme de responsabilité. « Je sais pertinemment que si je ne m’appelais pas Thibault Liger-Belair, je ne vendrais peut-être pas autant les vins d’appellations plus confidentielles. Si j’ai l’opportunité de les mettre en avant, il est important de le faire, c’est aussi mon rôle », conclut-il avant de fermer boutique, une bouteille sous le bras. Ce soir-là, il est attendu à Beaune à l’occasion d’une réunion organisée par un groupe de vignerons de la région, où se mêlent quelques icônes, étoiles montantes et domaines ayant fait le choix de la discrétion. « Tout le monde est au même niveau », précise-t-il avec entrain. Sa façon à lui de rendre au collectif ce qui appartient à la Bourgogne.

À lire aussi